Media4EU

Professor Mario Telo taught for 31 years at ULB (Institut d’Études Européennes and Political Science Department). He explained that international affairs moved on from Realpolitik to differentiated theories around globalization and regional integration, with different schools of thoughts. His full speech is published below, preceded by a few quotes from laudatio participants.

Paul Magnette, ULB Professor, former Minister-President of Wallonia and former Mayor of Charleroi:

“En 1989, j’arrivais à l’université et y découvrais un désarroi, un doute de la Science Politique.’’ [La chute du Mur de Berlin n’avait pas été prévue]

‘’Machiavelli disait : ‘Italiens vous ne serez républicains que quand vous serez italiens’. Mario ajoute pour nous : Européens vous ne serez démocrates ou socio-démocrates que quand vous serez d’abord européens’’.

Professor Maria João Rodrigues, Vice-President of S&D group at the European Parliament:

“Mario is always pointing his finger to democratic legitimacy, and to understanding the others. He is right; we need to avoid the trap of Euro-centrism.”

Professor Andrew Gamble, former director POLIS (Department of Politics and International Studies) University of Cambridge

“We first met when we thought that Reagan and Thatcher were the worst the Anglo-Saxon world could contribute… We now know better!”

“The nucleus of Mario’s thought is the idea of the EU as an institutional laboratory. At the centre is the progressive weakening of the Westphalian States, and pooling of sovereignty.”

“Will Brexit be a come back to the Westphalian States or show resilience of the integration model?”

Professor Leonardo Morlino, Vice-Rector LUISS-Roma, former President IPSA

“European studies is what binds together International Politics and comparative politics.”

You can read below Professor Mario Telo’s last lecture in French.

@LeclercqEU

 

DERNIÈRE LEÇON : vedi chi c’è e chi non c’è

Chères autorités de l’ULB, M. le Vice-Recteur de la LUISS, chers invités, chers collègues et amis, chers étudiants. C’est avec une certaine émotion que je prends la parole : quel beau cadeau de Noël. De nombreux collègues mériteraient une telle fête et j’aimerais dédier à eux aussi ma leçon: vous avez transformé celle qui aurait pu être une dernière leçon triste, un peu funèbre en une véritable fête de l’esprit. Merci beaucoup.

Les leçons durent à l’ULB deux heures d’habitude, ce qui vous explique la taille de la petite brochure ; mais je me limiterai à vingt minutes sans oublier, si le président le permet, 2 minutes pour les multiples remerciements.

Mon premier remerciement n’est pas formel : il s’adresse aux autorités et amis de l’ULB, de la Faculté, du Département et de l’IEE, notamment les Profs Rea et Pilet, Weyenbergh et Coman, ainsi qu’aux quatre éminents invités, les Profs Gamble de Cambridge, Morlino de la LUISS, nos collègues Magnette et Maria J.Rodrigues, et à tous ceux qui ont contribué à la promotion et à l’organisation de cette rencontre. Pourquoi pas formel ? Car notre rencontre d’aujourd’hui témoigne à mes yeux d’une véritable et profonde interaction au sein d’une communauté d’étude multidisciplinaire et intergénérationnelle, maturée tout au long de plusieurs décennies, noyau d’une ‘’epistemic community’’ européenne plus large, qui se prolonge de plus en plus au-delà de l’Europe.

J’insiste sur cet aspect intergénérationnel et sur la longue durée. Par un exemple : je garde un très bon souvenir de ma leçon inaugurale, au Janson le 30 mars 1987. La Doyenne Prof. Françoise Thys, le Recteur G. Verhaegen, le Directeur du Département, Christian Vandermotten et plusieurs collègues étaient là, curieux d’entendre un drôle de jeune Professeur provenant du pays de Machiavel et Guicciardini mais aussi de Gramsci et Bobbio, né dans la ville de Stradivarius, mais provenant de l’Université d’Hambourg, fou au point de préférer le ciel de Bruxelles à celui de la ville éternelle. Ma leçon inaugurale avait comme titre « Le concept d’Etat et de paix internationale chez Hegel », et j’avais attiré l’attention sur sa critique réaliste du pacifisme de Kant. Je le rappelle car le sujet de ce cours d’Histoire des idées politiques est lié aux Relations internationales, le cours que je termine aujourd’hui. Bien, c’était peut-être l’émotion, l’absence de powerpoints ou mon accent bolognais, mais, je me souviens des commentaires ironiques de Françoise Thys : « les étudiants ont bien aimé, mais je ne suis pas sûre qu’ils aient vraiment tout compris ». Et de l’anversois Jacques Nagels : « très flamand pour un italien ». En 2017 je n’ai pas changé d’accent et continue à enseigner en 4 langues avec l’accent de Bologne. Mais en trente ans j’espère avoir un peu appris le merveilleux métier d’enseignant et plus que je vieillis plus j’aime dialoguer avec les jeunes et surtout me faire courtoisement interrompre pendant les cours. J’ai donc accepté volontiers, malgré quelques soucis de santé, l’invitation de J. B. Pilet de continuer encore une année, avec ce cours de Master. Et j’accepterais de continuer à plus petite échelle, si vous me le demandez : par exemple les séminaires pour les doctorants du projet Erasmus Mundus GEM (Globalization Europe Multilateralism), les profs de demain, ceux qui restent des 65 sélectionnés parmi les mille postulants du monde entier depuis 2010. Santé permettant, j’ai encore plein d’énergie pour l’enseignement et la recherche : j’enseigne déjà avec un grand plaisir à la LUISS de Rome, aussi bien qu’en Chine, au Brésil et dans d’autres universités qui m’invitent. Cicéron n’avait pas tort : le troisième âge peut être l’âge le plus créatif et sage de la vie.

Deuxième dette : grand merci à tous les présents d’assister à une leçon suivie d’une discussion critique sur les recherches qui ont alimenté mes cours. Je le répète elles ont beaucoup bénéficié de l’enseignement: je veux donc remercier les 31 générations d’étudiants, pour tout ce qu’elles m’ont apporté en termes de pression constante pour la plus grande clarté de l’exposé. J’ai calculé environs 20.000 étudiants en 31 ans, y compris les cours de master, les bacheliers de trois facultés, les centaines de mémoires et les dizaines de thèses de doctorat. Merci d’être là à tous les chers amis, les vieux amis présents, ULB et non-ULB, les vieux étudiants en particulier, surtout les chevaux blancs, les étudiants des premières générations. Ces témoignages de fidélité et d’amitié me touchent au cœur. J’aimerais échanger des mots avec chacun de vous.

Je sais qu’il y a aussi une longue et qualifiée liste d’excusés (J.-B.Pilet en a fait gentiment état). Mais parmi les absents je veux rappeler, avec une immense tristesse, ceux qui nous ont laissé, notamment celle qui depuis quelques semaines seulement, nous manque à tous, la prof. Barbara Delcourt, la chère Barbara qui était là au moment de mon premier cours en 1987 et a fondé le REPI avec un autre cher élève et éminent collègue décédé, E. Remacle. Et aussi les collègues et amis disparus, qui m’ont particulièrement aidé pendant mes premières années à Bruxelles, notamment, Jacques Nagels et John Fitzmaurice.

La leçon porte sur le thème « Relations internationales. Une perspective européenne». Un titre ambitieux je l’avoue, pour une jeune discipline qui fêtera bientôt les 100 ans de sa fondation en 1919. Ce thème représente pourtant le cœur de mon agenda de recherche, une raison de ma venue à Bruxelles en 1987 (il y en a d’autres, bien entendu), ainsi que de ma Chaire J. Monnet ad personam de 1994. Il me parait un titre adapté à une ‘dernière leçon’. La question clé pour une perspective européenne dans les relations internationales est la suivante : le projet européen n’est-il pas une utopie du xx siècle, enthousiasmante mais condamné dans le cadre du monde dangereux et instable du xxi siècle ? Pas nécessairement. Je ne pense pas que l’UE soit en crise existentielle ni qu’on puisse construire quoi que ce soit sur la base d’une littérature apocalyptique basée sur la tabula rasa de 70 ans de construction européenne. Je pense que le projet peut survivre aux grands changements internes et internationaux, mais seulement à certaines conditions, notamment, d’une part, que la « gouvernance beyond the state », la paix par l’intégration économique et la supranationalité, soient d’une part mieux équilibrées par une démocratie à multiples niveaux, et de l’autre qu’elles avancent dans le monde, aux niveaux à la fois régional et global.

Première condition : nous avons besoin d’un cadre théorique cohérent, d’UNE APPROCHE PLURALISTE DES RELATIONS INTERNATIONALES

Que je veux dire par là ? Primo, que de chercher une perspective européenne ne signifie pas du tout de relancer l’eurocentrisme. Bien au contraire : il faut être conscients que l’UE ne représente que le 7% de la population et le 25% du PIB globaux, et en déclin dans le cadre du changement mondial des rapports de force économiques. Il faut préalablement se libérer de l’image d’une Europe centre du monde, une Europe juste et idéaliste dans un ‘monde de brutes’, selon le titre d’un livre paru récemment à Paris, qui, d’ailleurs, reprend à son compte les thèses obsolètes des théoriciens de l’Europe puissance ‘’post-moderne’ et normative, encerclée par un monde souverainiste et belliqueux qu’elle devrait civiliser.

Comment ? Vous savez que j’ai essayé d’ouvrir le plus possible un enseignement et une recherche plus européens et internationalisés, ainsi qu’à une réorganisation de l’agenda de recherche en une optique mondiale, et d’écrire et éditer des livres marqués par cette approche nouvelle. En effet les ouvrages collectifs de recherche créent des liens très forts : bien, ces liens profonds nous les avons noués en trente ans, tous ensemble, au niveau mondial, avec des universités multiples, parmi les meilleures de la planète.

Ce travail d’internationalisation a changé mon approche. Il m’a aidé dans l’élaboration graduelle des fondements d’une notion pluraliste de la théorie des relations internationales, et, dans ce cadre, à repenser le point de vue européen.

Deuxièmement, je pense que cette idée non eurocentrique du pluralisme théorique mondial, nous pouvons la développer à l’image de la diversité interne, de l’acquis de 70 ans de coopération régionale européenne, ainsi que de la richesse interne des écoles de RI qui se développent au sein de nos cultures nationales : l’Ecole institutionnaliste anglaise, de Hedley Bull à Barry. Buzan, l’école constructiviste de Copenhague, de A. Wendt à I. Manners, la sociologie française des RI, de A. Smouts à B. Badie, les implications internationalistes de la pensée de J. Habermas et de N. Bobbio. Mais sans prétendre à constituer le seul modèle.

Troisièmement, la bonne nouvelle est que dans cette recherche d’une théorie pluraliste des RI les européens ne sont ni seuls ni isolés : c’est sur cette base que nous avons par exemple développé le dialogue scientifique très constructif, d’un côté, avec les Chinois, les Indiens, et, de l’autre, avec les Amériques. Avec quelques succès : le Prof Gamble et moi nous rentrons d’une conférence internationale co-promue en Chine, où l’un des plus grands intellectuels chinois, le Prof Qin Yaqing a prôné lui aussi, ouvertement, ce pluralisme théorique, et donc, une perspective chinoise des relations internationales. Nous avons cherché une convergence aussi avec l’école néo-institutionnaliste américaine notre partenaire ces vingt dernières années, avant tout Robert Keohane et son école (H. Milner, J. Ikenberry, A. Moravsik, J. Caporaso, V. Schmidt, P. Katzenstein). Nous partageons une critique vis-à-vis de la théorie mainstream, le néoréalisme de K. Waltz et de son école et de l’utilitarisme de la ‘’cost benefit analysis’’, ainsi que de l’hégémonie mondiale de cette approche théorique

Quatrièmement, souligner le nécessaire pluralisme, et mettre l’accent sur la légitime diversité des approches théoriques, Européenne, Chinoise etc, n’empêche par la maturation d’un agenda de recherche commun. C’est son préalable.

Notre hypothèse est que des convergences sont possibles, mais seulement autour d’un agenda théorique innovateur. Elles n’avanceront pas sur la base d’un retour en arrière, à la vielle pensée réaliste, parfois réactualisée de façon précipitée et superficielle, tant en Occident que dans les pays émergents. Focaliser l’attention sur les défis communs de la gouvernance globale est la seule façon de construire une convergence après avoir souligné les diversités : l’innovation théorique n’est pas un fin en soi, mais un outil pour construire un agenda de recherche qui puisse faire face aux enjeux globaux : tout d’abord, la prolifération nucléaire et le réchauffement climatique, mais aussi la régulation d’une mondialisation débridée et instable, la prévention des conflits, la lutte à la pauvreté extrême et ses conséquences sur les flux migratoires massifs ; les oscillations dans la diffusion de la démocratie et des droits de l’homme.

Sommes-nous équipés pour cet nouvel agenda à la fois pluraliste et convergent ? Ma réponse est : oui et non.

Dans ce travail de renouvellement nous pouvons compter sur trois acquis communs, background d’une perspective européenne des relations internationales :

a) Nous avons appris que les vieux plaidoyers idéologiques et cosmopolites pour la paix et la justice n’aident pas beaucoup. Dans les dernières décennies du siècle dernier, il s’agissait avant tout de transformer les études politiques et européennes, d’un domaine réservé aux militants de la cause européenne, en domaine d’études caractérisées par la neutralité axiologique au sens de Max Weber. C’est dans ce cadre que je situerais l’européanisation de nos recherches comparées sur les partis politiques, les systèmes électoraux, les parlements, les idées politiques, les RI : CEVIPOL, le REPI, le CTP ont beaucoup approfondi cette démarche. Pour notre part, on a étudié la gouvernance européenne, dans ses trois dimensions : politics, policy et polity et rendu plus sophistiquée la discussion théorique sur la construction européenne au-delà du vieux clivage entre fonctionnalistes, fédéralistes et inter gouvernementalistes

Et à l’IEE on a fait ce bond en avant par une nouvelle pratique de la méthode interdisciplinaire: grâce aux présidence des professeurs J. V. Louis, A.Sapir, G.Kurgan, F.Thys et M.Dony, à l’aide des directeurs, P.Magnette et E.Remacle entre autres, et, récemment, au team parfait, Anne Weyenbergh et Ramona Coman, l’IEE a mis en pratique : une vision innovatrice de l’interdisciplinarité, une interdisciplinarité bottom-up, basée sur la conscience des statuts scientifique différents des 4 disciplines, mais aussi sur la recherche de convergences autour d’objectifs de recherche précis, entre des agendas multidisciplinaires qui restent distincts.

b) Deuxième acquis commun : L’IEE, avec la collaboration avec le REPI, des facultés soeurs et de nombreux universités européennes, notamment Warwick, LUISS et Genève, a offert le cadre pour la deuxième évolution largement collective, facilitée par les changements suivis à la fin du monde bipolaire en 1989-1991, poussant à « Repenser l’Europe » dans le cadre global post-guerre froide. Elle est caractérisée par l’ouverture mondiale de notre agenda collectif de recherche, ainsi que par l’effort de situer l’Europe dans le contexte de la mondialisation et du changement mondial en cours : nous avons graduellement développé une approche mondiale des études européennes. Il faut remercier (c’est la troisième dette) la DG Recherche de la Commission, qui, après des concours très sélectifs, a financé nos networks à concurrence de 15 millions d’euros en 15 ans (Nesca, Garnet, Green, GEM, l’Ecole doctorale Erasmus Mundus) ce qui nous a permis de consolider et approfondir des partenariats, d’organiser des conférences mondiales, de publier nombreux ouvrages en anglais et alimenter notre Série Routledge GEM, de mobiliser la créativité de dizaines de doctorants et post-doc en provenance des 5 continents. Ces projets ont transformé notre – je parle de dizaines de participants à divers titre, notamment de directeurs et composants de jury de thèses – façon de travailler: c’est devenu normal, logique, incontournable de travailler en réseau mondiaux. C’était dur, notamment pour le group central : grand merci à Ponjaert et Robberecht, à Ulla. C’est aussi une lourde responsabilité : la DG Recherche nous a reconnu de facto un leadership mondial dans le domaine d’études sur l’Europe dans le monde. Je suis confiant que cette façon d’entendre l’internationalisation, ce travail de Sisyphe, continuera à l’université et qu’elle avancera aussi à l’Académie Royale des sciences, surtout grâce au nouveau secrétaire perpétuel, Didier Viviers.

c) Troisième acquis commun : C’est sur cette base solide de recherche et publications scientifiques qu’une nouvelle dialectique avec les institutions démocratiques, notamment les institutions de l’UE a été possible. Nous n’avons pas beaucoup d’illusion sur une classe politique largement usée, qui ne dépasse que rarement la lecture de la couverture de nos livres. Mais parfois cette dialectique a été efficace: en plusieurs occasions pendant les 30 dernières années et avec les 4 institutions à la Commission,Lastenhouse et J. Vignon, au PE B. De Giovanni, P.N.Rasmussen, au Conseil et Conseil européen, Antonio Guterres, H. van Rompuy, Mogherini et son équipe au service EEAS . Cette interaction a été souvent facilitée par deux bridging persons extraordinaires ici présentes, M. J. Rodrigues et P. Magnette.

En effet nombreux parmi nous partagent une même vision du rôle civil de l’Université et des implications citoyennes du travail intellectuel pour la société, une vision (et il faudrait la relancer, cinquante ans après 1968), qui souligne le côté constructif et les potentialités de ‘l’université critique’, en tant que corps collectif qui structure un dialogue exigeant entre savoirs et démocratie, entre le monde de la recherche, le monde des décideurs et les associations de la société civile, mais seulement sur la base de solides résultats de la recherche. Je ne sais pas si J.L.Quermonne, ancien président de l’association française de sciences politiques avait raison en parlant d’‘Ecole de Bruxelles’. Il a été trop probablement trop généreux. Mais l’association de ces trois traits (recherche de l’excellence disciplinaire, approche mondiale des études européennes et engament civil) est un bien rare et précieux.

Est-ce que ce triple patrimoine accumulé en trente ans est suffisant pour répondre à la question posée ? Le doute est inévitable car nous sommes confrontés à des sérieux défis: même si par rapport à 2016 nous voyons un petit coin de ciel bleu sur l’Europe de fin 2017, nous sommes de plus en plus interrogés, questionnés, de façon parfois dramatique, par des développements inattendus, internes et internationaux. J’en soulignerai deux:

a) L’urgence démocratique interne: la gouvernance supranationale européenne connait une crise de légitimité surtout en raison de l’aggravation des troubles des démocraties nationales et de l’approfondissement généralisé des inégalités sociales (même si moins prononcées en Europe qu’ailleurs dans le monde). Les vagues de la révolte protectionniste et nationaliste ne sont pas maîtrisées. Il faut les analyser avant de les condamner. Ou lorsque nous condamnons, comme dans le cas du nouveau gouvernement Kurz-Strache en Autriche, se demander pourquoi des sanctions politiques UE, décidées en 2000 contre HAIDER ne sont pas envisagées en 2017. Nous avons donc besoin de mieux interagir d’un côté avec les recherches comparées sur les troubles des démocraties nationales (par exemple avec les recherches de Morlino et du CEVIPOL). Et, de l’autre, de creuser la piste suggéré par R.O.Keohane par son concept de « global governance dilemma »: plus la régulation supranationale avance, plus la demande de légitimité approfondie, non contingente se renforce. Le nouvel agenda de recherche ne peut pas évacuer les conditions et traits d’une démocratie nécessairement à multiples niveaux, local, national, et ‘beyond the State’ européenne, interrégionale et globale. Et sans naïvetés, car nous avons beaucoup appris sur les dérives populistes des referendums et sur celles que Sartori appelait les ‘dictatures de facto’ des minorités et de ceux que Morlino définit les ‘vetos-players’.

Au niveau de l’UE, l’agenda de recherche doit inclure en priorité le devenir de la supranationalité, juridique et institutionnelle : sa légitimité et son efficacité: l’évolution du vote à la majorité qualifiée, les pouvoirs de codécision du PE et des Parlements, l’avenir des Cours, des agences supranationales comme la Commission ou la BCE; la réflexion sur la dimension identitaire et symbolique de la politics et de la polity, p.e: listes européennes transnationales pour le PE et/ou unification entre présidents de la Commission et du Conseil européen :; la question de la légitimité et efficacité de l’intégration différenciée et de la consolidation de la gouvernance économique de l’eurozone:(Ministre, budget et parlement spécifiques).

b) Le deuxième défi est l’appréciation correcte (multidisciplinaire) de la portée de la nouvelle ‘grande transformation’ mondiale en cours et de la place de l’UE, puisque l’enjeu n’est plus la paix en Europe mais la paix dans le monde.

La multipolarité, l’émergence de Chine, l’Inde, le Brésil, le retour de la ‘’power politics’’ avec la Russie de la ‘’Pax Poutina en Syrie et Ukraine’’, les tendances vers la fragmentation des entités régionales (le BREXIT pour l’UE, la suspension du Vénézuela dans le Mercosur..), les replis nationalistes et protectionnistes, l’identification de la sécurité nationale à la bombe nucléaire (Corée, Iran..), l’unpredicatability de la présidence Trump qui provoque l’effondrement de l’autorité politique et morale mondiale des USA : ces phénomènes nouveaux mettent-ils radicalement en question non seulement le multilatéralisme traditionnel, de l’OMC aux NU, mais aussi l’avancée de l’institutionnalisation complexe de la vie internationale par des nouvelles formes du multilatéralisme (y compris, organisations, accords, régimes, fora, networks). Est qu’ils bloquent les possibilités pour les puissances civiles, les entités régionales de réguler la mondialisation et l’ordre global ? Est-ce que la transformation des régions affaiblies et fragmentées en sphères d’influence des grandes puissances est incontournable ? Est-ce que l’UE est un cas isolé de gouvernance supranationale, condamné dans un monde Westphalien et souverainiste ? Voilà des questions nouvelles, essentielles pour notre agenda international.

Il s’agit tout d’abord d’un défi pour la connaissance.

Sur le plan des instruments de la connaissance, un dilemme se présente : une partie de la communauté scientifique est tentée en effet par un agenda scientifique centré sur le retour au paradigme réaliste Stato-centrique.

Alors que pendant les années 90 c’étaient les théories de la fin du politique et de l’Etat dans le cadre de la mondialisation néo-libérale et le mantra Hayekien qui étaient à la mode (et le Prof Gamble a écrit des pages importantes à ce propos), à l’heure actuelle c’est la politisation des relations internationales qui provoque la montée en puissance du paradigme interétatique et de la renationalisation, ce que le chinois Qin Yaqin a efficacement défini un «réalisme populiste » et le constructiviste indien A. Acharya a dénoncé comme une «state-centric conceptualization». Quelle est la solidité théorique de ce retour à la vielle pensée, back to the future ?

Bien, dans le texte écrit de ma leçon je présente une série d’ arguments rationnels pour montrer que cette tendance oublie les acquis de 30 ans de recherche sur la souveraineté nationale devenue apparente et ne maintient pas ses promesses : paradoxalement il s’agit d’un réalisme qui ne saisit pas la complexité de la réalité internationale actuelle, fatalement subordonné à la dérive nationaliste et protectionniste.

Comment développer donc une alternative conceptuelle ? La comparative politics nous suggère d’approfondir la vaste littérature néo-institutionnaliste bien présentée par P. Hall, R. Keohane, H. Milner, J. Ikenberry, P. Katzenstein, V. Schmidt avec lesquels nous travaillons depuis plusieurs années.

La question centrale devient donc la suivante : comment tester et renouveler l’agenda théorique néo-institutionnaliste focalisé sur l’importance centrale des institutions, non seulement dans l’analyse comparée des Etats (y compris des inégalités ou de la qualité de la démocratie) pour analyser aussi les relations internationales où elles jouent plusieurs rôles et fonctions importants : de socialisation des élites, de réduction des coûts de transaction, de limitation des incertitudes et des dilemmes de sécurité, de facilitation des négociations, parfois des effets spillover par des issue- linkages, en certains cas, elles deviennent tellement autonomes par rapport aux Etats membres qu’elles parviennent à en modifier les comportements; elles encadrent le rapport difficile entre efficacité et légitimité, et parfois contribuent à la construction d’identités, de sentiments d’appartenance. A mon avis, cet important acquis doit impérativement être développé mais aussi révisé ; dans notre cas, d’un point de vue européen, cela implique trois lignes de recherche:

a) L’agenda multilatéral est de plus en plus Multi-level et pas que global: je veux dire que dans un contexte de crise de légitimité et d’efficacité du réseau multilatéral hérité, et de déclin des USA, l’analyse comparée nous suggère que le régionalisme démocratique (UE, ASEAN, MERCOSUR) devient essentiel pour la gouvernance globale mais est confronté au défi de la politisation des conflits : sa politisation démocratique parait la seule alternative à la combinaison meurtrière entre fragmentation et power politics . Nous savons aussi que plus d’unité politique est impossible sans intégration régionale différentiée en cercles concentriques. En Asie, Amérique latine, Europe, seulement des noyaux durs politiques, peuvent exprimer vraiment et efficacement les volontés politiques fortes, si elles existent, de gérer la régionalisation et la mondialisation, ses cotés économique, commercial et politique-sécuritaire.

La prévention efficace des conflits, la paix stable ne sont pas réalistes sans les piliers constitués par les organisations régionales, démocratiques et politisées, dans le cadre d’un multilatéralisme à plusieurs niveaux. Sur la base d’Ernst Haas (peace by pieces) j’ai réinterprété de cette façon l’approche de Keohane, par un développement inédit dans le sens d’un nouveau multilatéralisme qui soit à la fois global et régional.

b) parmi les écoles néo-institutionnalistes, l’institutionnalisme historique est une référence obligée dans une phase de changement d’époque majeur marqué par la crise mondiale et la multipolarité : mais il faut repenser les concepts de path dependence, de « processus auro-reproduit », de façon alternative par rapport à leur interprétation déterministe : attirer l’attention sur les alternatives de la politique , sur les facteurs subjectifs, idéationnels et institutionnels qui reprennent leur rôle central (Polanyi) : et dans ce cadre étudier les convergences entre UE et autres puissances civiles ainsi que le clivage émergent au sein de l’Occident et de l’alliance transatlantique.

c) Le cœur de la ‘perspective européenne’ dans mon chantier ouvert est focalisé sur les formes plurielles du nouveau multilatéralisme, dans le cadre de l’évolution en cours du système Westphalien multipolaire.

Contrairement à un large courant de l’opinion, mes recherches et mon expérience pratique m’ont convaincu que cette gouvernance qui dépasse la coopération internationale diplomatique, basée d’une part sur l’intérêt à long terme des Etats et, de l’autre, sur des valeurs partagées, implique les sociétés civiles et est contraignante vis-à-vis des comportements des EM – cette idée n’est pas obsolète: au contraire elle est diffusée, réinterprétée et relancée dans des différents contextes culturels régionaux et mondiaux. Comparer les formes de la supranationalité malgré les diversités du cadre mondial nous dit que 2 formes de la coopération multilatérale sont à l’œuvre :

-D’un côté on est toujours en présence d’un Multilatéralisme A, sovereignty enhancing, fragile mais sans doute le meilleur produit du système westphalien, un début de la civilisation de la souveraineté nationale.

-De l’autre côté, plusieurs régions du monde et certains domaines de la gouvernance mondiale évoluent vers des formes spécifiques de Multilatéralisme B, souvereignty pooling and sharing, plus supranational et transnational: la COP 21 et le suivi douteux de Paris ; les panels , efficaces, de l’OMC, malgré le handicap du vote à l’unanimité expliquant le blocage de la 11 de Buenos Aires ; le débat mondial sur R2P et RWP ; la supranationalité développée par d’autres cultures, et l’ASEAN en particulier, illustrent des exemples non-EU.

Ce chantier demande d’approfondir la qualité du multilatéralisme B : par exemple la notion de réciprocité diffuse, une réciprocité impliquant la confiance dans le temps : elle ne peut venir que de la négociation simultanée des questions diverses, du rôle accru des networks sociaux et professionnels, des contacts des peuples, des programmes impliquant les jeunes et la société civile.

Bref, au centre de l’agenda de recherche nous plaçons l’hypothèse d’une nouvelle théorie de la gouvernance supranationale multilatérale, plus approfondie, contraignante, mais pluraliste et variée, impliquant plusieurs formes et modes de gouvernance supranationale. Ce chantier est déjà ouvert, il est extrêmement passionnant: p.e. nous comptons y contribuer, entre autre, par le livre GEM-Routledge qu’Anne Weyenbergh et moi allons coéditer en 2018/2019.

Conclusion. Voilà mon chantier principal pour les prochaines années, mon Hauptgeschäft dirait Goethe. Un agenda ambitieux ? Oui, mais pas naïf. Honnêtement, j’ai appris de G. Leopardi que plus l’on avance dans la connaissance, plus l’on est conscient de ce qu’on ne connait pas. Cette ténacité, modeste et déterminée sera en continuité avec le passé, car je n’ai rien fait de spécial en trente ans qu’essayer de faire sérieusement mon boulot.

Je pense de conclure cette leçon par la reconnaissance d’une quatrième dette : on m’a demandé jeudi dernier vau PE, où je présentais mon dernier travail sur ‘l’avenir de l’Europe’, d’où vient-elle votre énergie? D’où vient-il cet « esprit guerrier, cette force intérieure, (je cite le grand poète Ugo Foscolo « lo spirto guerrier qu’entro mi rugge ») . Je n’ai pas répondu à la gentille secrétaire scandinave de la CES car les valeurs sont quelque chose d’intime. Mais ,après réflexion, je pense que je répoondrai aujourd’hui, à l’occasion de cette séance exceptionnelle, et me basant sur la distinction proposée par le prix Nobel Gunnar Myrdal dans sa ‘Méthodologie des sciences sociales’ : alors que l’agenda scientifique est neutre, il faut déclarer les valeurs qui inspirent tant le choix du sujet de la recherche, que l’utilisation des résultats de la recherche. Donc je réponds à cette question en déclarant ma quatrième dette.

Je suis contre les plaidoyers (qui n’aident pas), mais je l’avoue cet agenda de recherche fait transparaitre une passion pour l’Europe comme valeur à laquelle consacrer une vie de recherche et d’enseignement. J’ai appris ces valeurs avant tout de ma famille, un milieu antifasciste résistant, qui m’a appris que l’idée d’Europe c’est la voie pour la paix, et le nationalisme pour la guerre. Deuxièmement, cette éducation a été consolidée par mes fréquentations et collaborations actives avec des personnalités exceptionnelles : A.Spinelli, G.Myrdal, N.Bobbio, Willy Brandt, G. Napolitano, R.Keohane et U.Eco, et aussi, Antonio Guterres, grâce à Maria Rodrigues : l’Europe est devenue pour moi le cadre de l’engagement pour le progrès, la démocratie et pour une identité politique et culturelle dans le cadre de la mondialisation multipolaire.

Voilà ma grande dette : je pense que ceux qui n’avouent pas leurs dettes vis-à-vis de la génération précédente ne sont que des nains.

Plus récemment, mes expériences dans les autres continents m’ont confirmé le besoin d’Europe dans le monde. Et depuis deux ans, l’indignation que je prouve en constatant le traitement que les nationalistes, italiens, allemands, français, hongrois, autrichiens etc, réservent aux réfugiés m’a convaincu que seule l’UE peut constituer le cadre d’une politique raisonnable et rationnelle de gestion humaine des flux migratoires et des réfugiés, une politique qui aborde aussi les causes, les conflits armés et les inégalités sociales internationales.

Voilà la source de mon engagement citoyen et de mon message pour le renouvellement de l’Europe. Un message d’espoir : très loin tant des professeurs de désespoirs, que des rêveurs qui partagent avec les apocalyptiques la tabula rasa de ce qui a été fait par des centaines de milliers d’européens en plusieurs décennies.

Quant à l’optimisme, comme le dirait Martin Luther King : « I cannot be pessimist for the very simple reason that I’m still alive ».

 

 

 

 

Tweet about this on TwitterShare on Facebook0Share on Google+0Share on LinkedIn0
Author :
Print

Comments

  1. Le professeur Mario est une personne si inspirante. 31 ans depuis qu’il enseigne. Test dpc Je l’ai rencontré plusieurs fois, une personne si merveilleuse.

Leave a Reply